Elles quittèrent la fourmilière et prirent la direction de la zone industrielle d’Ashulia. Une marée humaine immense déferlait chaque jour sur les centaines d’usines de textile, agglutinées en un amas de sueur poisseuse et d’acier délabré. Des milliers de bangladais la submergeaient de leur force de travail incommensurable, s’échinant à longueur d’année, sans jamais réfléchir à ce que leur puissance parvenait à générer. Âdhya savait… Elle l’avait vu à la télé. Les vêtements produisaient de l’argent, beaucoup d’argent. Et l’argent était la clef de la survie. Mais « c’était ainsi », abrégeait son père. « Ainsi » était la sempiternelle réponse qu’il opposait à ses sempiternelles questions. Une réponse dont elle avait très bien compris, qu’il essayait de se convaincre aussi.

Âdhya n’était pas censée travailler, pas plus que les autres enfants qui l’entouraient dans l’atelier, mais l’école n’était plus gratuite, les frais scolaires complètement hors de portée, et plus que tout… ses petits frères avaient besoin de lait. Elle entra donc dans son bâtiment avec sa mère, et lui étreignit la main avant de descendre au sous-sol.

Les enfants travaillaient toujours à l’abri des regards. Ils étaient une vingtaine à s’entasser dans une cave, chacun oeuvrant sur sa machine. Une seule pause était autorisée dans la journée et sortir était interdit. Des cadres les surveillaient. Certains étaient gentils, d’autres franchement terrifiants. Celui qui s’occupait du sous-sol était correct. Il haussait souvent le ton, frappait vigoureusement la porte du plat de la main pour impressionner les enfants, mais il ne les brutalisait pas. Âdhya lui en était reconnaissante, car elle savait qu’ailleurs, les choses étaient bien différentes.

Elle rejoignit la machine qui lui était dévolue, posée sur une caisse, et prit place à même le sol. Il n’y avait pas de fenêtre, et l’absence de lumière naturelle la désorientait souvent. Il lui arrivait de ne plus savoir si c’était encore le matin ou enfin l’après-midi, sa propension à errer dans ses pensées intensifiant sa perte de repères. Âdhya était une enfant qui réfléchissait beaucoup. Beaucoup trop au goût de son père. Mais c’était plus fort qu’elle… L’instinct de survie sans doute…

Elle plaça le tissu sous l’aiguille et commença ses assemblages. À la longue, elle était devenue aussi rapide que minutieuse, et elle était parfaitement consciente de l’atout majeur que constituaient ses doigts agiles et ses yeux neufs. Quantité d’enfants rêvaient d’être à sa place, de gagner leur vie autrement qu’en fouillant les décharges, alors elle s’appliquait.


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Date de dernière mise à jour : 13/02/2016